L’abbaye de Thélème, le texte

Gargantua, livre I, chap. LII à LVIII

COMMENT GARGANTUA FIT BATIR POUR LE MOINE L’ABBAYE DE THÊLÈME.

Restait seulement le moine à pourvoir, lequel Gargantua voulait faire abbé de Seuillé, mais il le refusa. Il lui voulut donner l’abbaye de Bourgueil ou de Saint-Florent, laquelle mieux lui duirait [conviendrait], ou toutes deux, s’il les prenait à gré.

Mais le moine lui fit réponse péremptoire que de moines il ne voulait charge ni gouvernement : « Car comment, disait-il, pourrai-je gouverner autrui, qui moi-même gouverner ne saurais? S’il vous semble que je vous aie fait, et que puisse à l’avenir faire service agréable, octroyez-moi de fonder une abbaye à mon devis [à ma manière]. »

La demande plut à Gargantua, et offrit tout son pays de Thélème, jouxte la rivière de Loire, à deux lieues de la grande forêt du Port-Huault, et requit à Gargantua qu’il instituât sa religion [règle religieuse] au contraire de toutes autres.

« Premièrement donc, dit Gargantua, il n’y faudra jà bâtir murailles au circuit, car toutes autres abbayes sont fièrement 7 murées. — Voire, dit le moine, et non sans cause : où mur y a, et devant, et derrière, y a force murmure, envie, et conspiration mutue [mutuelle] … »

Davantage [en outre], vu que en certains couvents de ce monde est en usance que si femme aucune y entre (j’entends des prudes et pudiques), on nettoie la place par laquelle elles ont passé, fut ordonné que si religieux ou religieuses y entrait par cas fortuit, on nettoierait curieusement [soigneusement] tous les lieux par lesquels auraient passé, et parce que es religions de ce monde tout compassé, limité et réglé par heures, fut décrété que là ne serait horloge, ni cadran aucun.

Mais, selon les occasions et opportunités, seraient toutes les œuvres dispensées: « Car, disait Gargantua, la plus vraie perte du temps qu’il sût était de compter les heures. Quel bien en vient-il? et la plus grande rêverie [folie] du monde était soi gouverner au son d’une cloche, et non au dicté a de bon sens et entendement. »

Item, parce qu’en icelui temps on ne mettait en religion des femmes, sinon celles qu’étaient borgnes, boiteuses, bossues, laides, défaites, folles, insensées, maléficiées [difformes] et tarées, ni les hommes, sinon catarrés [catarrheux], mal nés, niais et empêche [embarras] de maison…

« A propos, dit le moine, une femme qui n’est ni belle ni bonne, à quoi vaut toile [prononcez : telle. Jeu de mots] ? — A mettre en religion, dit Gargantua. — Voire, dit le moine, et à faire des chemises. » — … fut ordonné que là ne seraient reçues, sinon les belles, bien formées et bien naturées [de beau naturel] , et les beaux, bien formés et bien natures.

Item, parce que es couvents des femmes n’entraient les hommes, sinon à l’emblée [à la dérobée] et clandestinement, fut décrété que jà ne seraient là les femmes au cas que n’y fussent les hommes, ni les hommes en cas qui n’y fussent les femmes.

Item, parce que tant hommes que femmes, une fois reçues en religion, après l’an de probation, étaient forcés et astreints y demeurer perpétuellement leur vie durante, fut établi que tant hommes que femmes là reçus sortiraient quand bon leur semblerait, franchement et entièrement.

Item, parce que ordinairement les religieux faisaient trois vœux, savoir est de chasteté, pauvreté et obédience, fut constitué que là honorablement on pût être marié, que chacun fût riche et vécût en liberté. Au regard de l’âge légitime, les femmes y étaient reçues depuis dix jusques à quinze ans, les hommes, depuis douze jusques à dix et huit.

COMMENT FUT BATIE ET DOTÉE L’ABBAYE DES THÊLÊMITES.

Pour le bâtiment et assortiment [fourniture] de l’abbaye, Gargantua fit livrer de comptant vingt et sept cents mille huit cents trente et un moutons à la grand’ laine [monnaie d’or marquée d’un agneau], et par chacun an, jusques à ce que le tout fût parfait, assigna sur la recette de la Dive seize cents soixante et neuf mille écus au soleil, et autant à l’étoile poussinière [Les Pléiades].

Abbaye de Thélème – Reconstitution par Charles Lenormant – 1840 – Source Wikipédia

Pour la fondation et entretènement [entretien] d’icelle, donna à perpétuité vingt trois cents soixante neuf mille cinq cents quatorze nobles à la rose [monnaie d’or anglaise] de rente foncière, indemnes [rachetés], amortis et solvables par chacun an à la porte de l’abbaye, et de ce, leur passa belles lettres.

Le bâtiment fut en figure hexagone, en telle façon qu’à chacun angle était bâtie une grosse tour ronde, à la capacité de soixante pas en diamètre, et étaient toutes pareilles en grosseur et portrait [figure].

La rivière de Loire découlait sur l’aspect de septentrion.

Au pied d’icelle était une des tours assise, nommée Artice. En tirant vers l’orient était une autre nommée Calaer. L’autre en suivant, Anatole ; l’autre après, Mésembrine ; l’autre après, Hespérie ; la dernière, Crière.

Entre chacune tour était espace de trois cents douze pas. Le tout bâti à six étages, comprenant les caves sous terre pour un.

Le second était voûté à la forme d’une anse de panier, le reste était embrunché [revêtu] de gui [gypse] de Flandres à forme de culs-de-lampes.
Le dessus couvert d’ardoise fine, avec l’endossure [faîtage] de plomb, à figures de petits mannequins et animaux bien assortis et dorés, avec les gouttières qui issaient [sortaient] hors la muraille entre les croisées, peintes en figure diagonale d’or et azur jusques en terre, où finissaient en grands échenaux [canaux] , qui tous conduisaient en la rivière par-dessous le logis.

Ledit bâtiment était cent fois plus magnifique que n’est Bonivet, ni Chambourg [Chambord] , ni Chantilly; car en icelui étaient neuf mille trois cents trente et deux chambres, chacune garnie d’arrière-chambre, cabinet, garde-robe, chapelle, et issue en une grande salle.

Entre chacune tour, au milieu dudit corps de logis, était une vis [escalier tournant] brisée dedans icelui même corps, de laquelle les marches étaient part [moitié] de porphyre, part de pierre numidique, part de marbre serpentin, longues de xxij pieds ; l’épaisseur était de trois doigts, l’assiette par nombre de douze entre chacun repos.

En chacun repos étaient deux beaux arceaux d’antique, par lesquels était reçue la clarté, et par iceux on entrait en un cabinet fait à claire voie, de largeur de la dite vis, et montait jusques au-dessus la couverture, et là finissait en pavillon.

Par icelle vis on entrait de chacun côté en une grande salle, et des salles es chambres.

Depuis la tour Artice jusques à Crière étaient les belles grandes librairies [bibliothèques] en grec, latin, hébreu, français, toscan et espagnol, disparties [réparties] par les divers étages selon iceux langages.

Au milieu était une merveilleuse vis, de laquelle l’entrée était par le dehors du logis en un arceau large de six toises. Icelle était faite en telle symétrie et capacité que six hommes d’armes, la lance sur la cuisse, pouvaient de front ensemble monter jusques au dessus de tout le bâtiment.

Depuis la tour Anatole jusques à Mésembrine étaient belles grandes galeries, toutes peintes des antiques prouesses, histoires et descriptions de la terre.

Au milieu était une pareille montée et porte, comme avons dit, du côté de la rivière.

Sur icelle porte était écrit en grosses lettres antiques ce que s’en suit :

Ci n’entrez pas, hypocrites, bigots, Vieux matagots [magots ?] marmiteux boursouflés, torcous [cous tordus] , badauds, plus que n’étaient les Goths, ni Ostrogoths, précurseurs des magots ; hères, cagots, cafards empantouflés [chaussés de pantoufles], Gueux mitouflés [emmitouflés], frapparts écorniflés, beffés [bafoués] , enflés, fagoteurs de tabus [troubles], tirez [retirez-vous] ailleurs pour vendre vos abus…

COMMENT ÉTAIT LE MANOIR DES THÊLÊMITES.

Au milieu de la basse-cour était une fontaine magnifique, de bel albâtre ; au dessus, les trois Grâces, avec cornes d’abondance, et jetaient l’eau par les mamelles, bouche, oreilles, yeux et autres ouvertures du corps.

Le dedans du logis sur ladite basse-cour était sur gros piliers de cassidoine [calcédoine] et porphyre, à beaux arcs d’antique, au dedans desquels étaient belles galeries longues et amples, ornées de peintures et cornes de cerfs, licornes, rhinocéros, hippopotames, dents d’éléphants, et autres choses spectables [dignes d’être vues].

Le logis des dames comprenait depuis la tour Artice jusques à la porte Mésembrine. Les hommes occupaient le reste.

Devant ledit logis des dames, afin qu’elles eussent l’ébattement, entre les deux premières tours, au dehors, étaient les lices, l’hippodrome, le théâtre et natatoires [piscines de natation], avec les bains mirifiques à triple solier [plancher] , bien garnis de tous assortiments et foison d’eau de myrrhe.

Jouxte la rivière était le beau jardin de plaisance; au milieu d’icelui, le beau labyrinthe.

Entre les deux autres tours étaient les jeux de paume et de grosse balle. Du côté de la tour Crière était le verger, plein de tous arbres fruitiers, toutes ordonnées en ordre quinconce.

Au bout était le grand parc, foisonnant en toute sauvagine [bêtes sauvages].

Entre les tierces tours étaient les buttes pour l’arquebuse, l’arc et l’arbalète. Les offices, hors la tour Hespérie, à simple étage. L’écurie au-delà des offices. La fauconnerie au-devant d’icelles, gouvernée par asturciers [autoursiers] bien experts en l’art, et était annuellement fournie par les Candiens, Vénitiens et Sarmates, de toutes sortes d’oiseaux paragons [modèles] , aigles, gerfauts, autours, sacres, laniers, faucons, éperviers, émerillons et autres, tant bien faits et domestiqués que, partants du château pour s’ébattre es champs, prenaient tout ce que rencontraient. La vénerie était un peu plus loin, tirant vers le parc.

Toutes les salles, chambres et cabinets, étaient tapissés en diverses sortes, selon les saisons de l’année.

Tout le pavé était couvert de drap vert. Les lits étaient de broderie. En chacune arrière-chambre était un miroir de cristallin [cristal] , enchâssé en or fin, au tour garni de perles, et était de telle grandeur qu’il pouvait
véritablement représenter toute la personne.

A l’issue des salles du logis des dames, étaient les parfumeurs et testonneurs [coiffeurs], par les mains desquels passaient les hommes quand ils visitaient les dames.

Iceux fournissaient par chacun matin les chambres des dames d’eau rose, d’eau de naphe [de fleurs d’oranger] et d’eau d’ange, et à chacune la précieuse cassolette vaporante de toutes drogues aromatiques.

COMMENT ÉTAIENT RÉGLÉS LES THÉLÉMITES A LEUR MANIÈRE DE VIVRE.

Toute leur vie était employée, non par lois, statuts ou règles, mais selon leur vouloir et franc arbitre.

Se levaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, dormaient quand le désir leur venait.

Nul ne les éveillait, nul ne les parforçait [forçait] ni à boire, ni à manger, ni à faire chose autre quelconques.

Ainsi l’avait établi Gargantua.

En leur règle n’était que cette clause : FAIS CE QUE VOUDRAS, parce que gens libères [libres], bien nés, bien instruits, conversants en compagnies honnêtes, ont par nature un instinct et aiguillon qui toujours les pousse à faits vertueux et retire de vice, lequel ils nommaient honneur.

Iceux, quand par vile subjection et contrainte sont déprimés et asservis, détournent la noble affection par laquelle à vertu franchement tendaient, à déposer et enfreindre ce joug de servitude, car nous entreprenons toujours
choses défendues et convoitons ce que nous est dénié. Par cette liberté, entrèrent en louable émulation de faire tous ce qu’à un seul voyaient plaire.

Si quelqu’un ou quelqu’une disait : « Buvons, » tous buvaient. Si disait : « Jouons, » tous jouaient. Si disait : « Allons à l’ébat es champs, » tous y allaient.

Si c’était pour voler [chasser au vol] ou chasser, les dames, montées sur belles haquenées, avec leur palefroi gorrier [richement harnaché] , sur le poing mignonnement engantelé portaient chacune ou un épervier, ou un laneret, ou un émerillon ; les hommes portaient les autres oiseaux.

Tant noblement étaient appris, qu’il n’était entre eux celui ni celle qui ne sût lire, écrire, chanter, jouer d’instruments harmonieux, parler de cinq à six langages, et en iceux composer, tant en carme [vers] qu’en oraison solue [prose (latinisme)].

Jamais ne furent vus chevaliers tant preux, tant galants, tant dextres [adroits] à pied et à cheval, plus verts, mieux remuants, mieux maniants tous bâtons [armes], que là étaient.

Jamais ne furent vues dames tant propres, tant mignonnes, moins fâcheuses, plus doctes à la main, à l’aiguille, à tout acte mulièbre [féminin] honnête et libre, que là étaient.

Par cette raison quand le temps venu était que aucun d’icelle abbaye, ou
à la requête de ses parents, ou pour autre cause, voulût issir 1 hors, avec soi il emmenait une des dames, celle laquelle l’aurait pris pour son dévot, et étaient ensemble mariés, et si bien avaient vécu à Thélème en dévotion et amitié, encore mieux la continuaient-ils en mariage, d’autant s’entr’aimaient-ils à la fin de leurs jours comme le premier de leurs noces…

De quelques utopistes

Thomas More (1478-1535)

Thomas More par Hans Holbein le Jeune, 1527, The Frick Collection, New York. – Source : Wikipédia

Honneur au créateur du mot Utopie 

Je sollicite de nouveau Wikipédia, avec de légères modifications.

Thomas More, latinisé en Thomas Morus (7 février 1478, Londres – 6 juillet 1535, Londres), est un chanoine londonien, juriste, historien, philosophe, humaniste, théologien et homme politique anglais. Grand ami d’Érasme, érudit, philanthrope, il participe pleinement au renouveau (Renaissance) de la pensée qui caractérise cette époque, ainsi qu’à l’humanisme, dont il est le plus illustre représentant anglais.

Nommé « Ambassadeur extraordinaire », puis « Chancelier du roi » par Henri VIII, il désavoue le divorce du Roi d’avec Catherine d’Aragon et refuse de cautionner l’autorité que s’était arrogée celui-ci en matière religieuse : il démissionne de sa charge en 1532. Devant la persistance de son attitude, il est emprisonné, puis décapité comme « traître ». De cet événement est né en 1534 le schisme de l’Eglise d’Angleterre d’avec Rome, événement majeur de l’histoire de ce pays et de la chrétienté.

Béatifié par l’Église catholique en 1886, Thomas More est canonisé — saint Thomas More — en 1935.

Platon (-428 à -347 av. JC)

Buste de Platon. Marbre, copie romaine d’un original grec du dernier quart du IVe siècle av. J.-C. – Source : Wikipédia

Il est l’ancêtre de cette galerie de portraits.

Encore Wikipédia, sans retouche.

Platon (en grec ancien Πλάτων / Plátôn, né en −428/−427 et mort en −348/−347 à Athènes) est un philosophe antique de la Grèce classique, contemporain de la démocratie athénienne et des sophistes, qu’il critiqua vigoureusement. Il reprit le travail philosophique de certains de ses prédécesseurs, notamment Socrate dont il fut l’élève, ainsi que celui de Parménide, Héraclite et Pythagore, afin d’élaborer sa propre pensée, laquelle explore la plupart des champs importants, notamment la métaphysique et l’éthique, l’esthétique et la politique. Diogène Laërce dit de lui qu’il est de six ans plus jeune que son ami Isocrate.

Il est généralement considéré comme l’un des premiers philosophes occidentaux, sinon comme l’inventeur de la philosophie, au point que Whitehead a pu dire : « la philosophie occidentale n’est qu’une suite de notes de bas de page aux dialogues de Platon ».

Son œuvre, composée presque exclusivement de dialogues, est d’une grande richesse de style et de contenu, et produit, sur de nombreux sujets, les premières formulations classiques des problèmes majeurs de l’histoire de la philosophie occidentale. Chaque dialogue de Platon est l’occasion d’interroger un sujet donné, par exemple le beau ou le courage. La pensée de Platon n’est pas monolithique ; une partie de ses dialogues aboutissent à des apories philosophiques : apportant une solution aux problèmes posés, ils ne constituent pas une réponse unique et définitive. Théophraste, parlant des philosophes, dit que Platon fut le premier par la renommée et le génie, tout en étant le dernier dans la chronologie. Comme il avait voué la majeure partie de son activité à la philosophie première, il se consacra aussi aux apparences et aborda l’Histoire Naturelle, dans laquelle il voulut établir deux principes : l’un subissant, comme la matière, appelé récepteur universel ; l’autre agissant, comme une cause, qu’il rattache à la puissance du dieu et du Bien.

Platon développe une réflexion sur les Idées communément appelée théorie des Formes ou théorie des Idées dans laquelle le monde sensible est considéré comme un ensemble de réalités participant de leurs modèles immuables. La Forme suprême est, selon le contexte, tantôt le Bien, tantôt le Beau. La philosophie politique de Platon considère que la Cité juste doit être construite selon le modèle du Bien en soi.

François Rabelais (1483 ou 1494 – 1553)

Portrait de Rabelais : [estampe] par Lasne, Michel (159.-1667). graveur. Edité Chez P. Mariette à l’Espérance – Source BNF Gallica
Le régional de cette galerie, mon préféré.

Faute de mieux pour le moment, je mets ici cette présentation de Wikipédia que je n’aime pas du tout, car elle est d’une grande pauvreté et elle est rédigée à la lumière et au vocabulaire du contexte historique du XXIème siècle, et non de ceux du XVIème siècle, celui de Rabelais.

François Rabelais (également connu sous le pseudonyme de Alcofribas Nasier, anagramme de François Rabelais, ou bien encore sous celui de Séraphin Calobarsy) est un écrivain français humaniste de la Renaissance, né à la Devinière à Seuilly, près de Chinon (dans l’ancienne province de Touraine), en 1483 ou 1494 selon les sources, et mort à Paris le 9 avril 1553.

Ecclésiastique et anticlérical, chrétien et libre penseur, médecin et bon vivant, les multiples facettes de sa personnalité semblent parfois contradictoires. Pris dans la tourmente religieuse et politique de la Réforme, Rabelais se montre à la fois sensible et critique vis-à-vis des grandes questions de son temps. Par la suite, les regards portés sur sa vie et son œuvre ont évolué selon les époques et les courants de pensée.

Admirateur d’Érasme, maniant la parodie et la satire, Rabelais lutte en faveur de la tolérance, de la paix, d’une foi évangélique et du retour au savoir de l’Antiquité gréco-romaine, par-delà ces « ténèbres gothiques » qui caractérisent selon lui le Moyen Âge, reprenant les thèses de Platon pour contrer les dérives de l’aristotélisme. Il s’en prend aux abus des princes et des hommes d’Église, et leur oppose d’une part la pensée humaniste évangélique, d’autre part la culture populaire, paillarde, « rigolarde », marquée par le goût du vin et des jeux, manifestant ainsi une foi chrétienne humble et ouverte, loin de toute pesanteur ecclésiastique.

Son réquisitoire à l’encontre des théologiens de la Sorbonne et ses expressions crues, parfois obscènes, lui attirent les foudres de la censure des autorités religieuses, surtout à partir de la publication du Tiers Livre. Il partage avec le protestantisme la critique de la scolastique et du monachisme, mais le réformateur religieux Jean Calvin s’en prend également à lui de manière très virulente.

Ses œuvres majeures, comme Pantagruel (1532) et Gargantua (1534), qui tiennent à la fois de la chronique, du conte avec leurs personnages de géants, de la parodie héroï-comique, de l’épopée et du roman de chevalerie, mais qui préfigurent aussi le roman réaliste, satirique et philosophique, sont considérées comme une des premières formes du roman moderne.

Augustin d’Hippone (354-430)

Augustin d’Hippone par Boticelli. Dans un décor qu’Augustin n’a jamais fréquenté – Source : Wikipédia

Il n’est généralement pas reconnu comme membre du club des utopistes, mais j’ai décidé de lui offrir une adhésion gratuite comme membre honoraire, pour plusieurs raisons :

  • l’influence platonicienne qui inspire sa pensée
  • son influence sur Rabelais : du « dilige et quod vis fac » (aime et fais ce que tu veux) au « fais ce que vouldras » de Rabelais, il y a bien évidemment une perte très importante de substance, mais il y a des chromosomes communs.
  • son oeuvre principale, La Cité de Dieu, malheureusement trop marquée par le manichéisme de l’époque, reste toutefois un intéressant essai d’utopie.

J’ai conservé ci-dessous le texte de Wikipédia, qui est d’excellente qualité.

Augustin d’Hippone (latin : Aurelius Augustinus) ou saint Augustin, né à Thagaste (l’actuel Souk Ahras, Algérie), un municipe de la Province d’Afrique, le 13 novembre 354, et mort le 28 août 430 à Hippone (l’actuelle Annaba, Algérie), est un philosophe et théologien chrétien romain de la classe aisée, ayant des origines berbères, et puniques1,2. Avec Ambroise de Milan, Jérôme de Stridon et Grégoire le Grand, c’est l’un des quatre Pères de l’Église occidentale et l’un des trente-six docteurs de l’Église.

La formation qu’il a reçue à Carthage est celle des lettrés romains de l’époque, même si ses écrits laissent apparaître une sensibilité et des traits liés à sa région de naissance. S’il est un maître de la langue et de la culture latines, il ne maîtrisera jamais réellement le grec, ce qui tendra à accroître les divergences entre les christianismes occidental et oriental. Né d’une mère profondément pieuse, il se convertit d’abord à la philosophie avant de devenir manichéen. Il n’abandonne le manichéisme et ne se convertit au christianisme qu’assez tard, en 386, après sa rencontre avec Ambroise de Milan. Après sa conversion, il devient évêque d’Hippone et mène une série de controverses, orales et surtout écrites, d’abord contre les manichéens, puis contre les donatistes, et enfin contre le pélagianisme. Il laisse une œuvre considérable tant en quantité qu’en qualité. Trois de ses livres sont particulièrement connus : Les Confessions, La Cité de Dieu et De la Trinité.

Sur le plan théologique et philosophique, il est, à la suite d’Ambroise de Milan, le principal penseur qui permet au christianisme d’intégrer une partie de l’héritage grec et romain, en généralisant une lecture allégorique des Écritures liée au néoplatonisme. Toujours à la suite d’Ambroise, un ancien haut fonctionnaire romain, il incorpore au christianisme une partie de la tradition de force de la République romaine. Il est le penseur le plus influent du monde occidental jusqu’à Thomas d’Aquin qui donne un tour plus aristotélicien au christianisme. Malgré tout, sa pensée conserve une grande influence au xviie siècle, où elle est l’une des sources de la littérature classique française et inspire les théodicées de Malebranche et de Leibniz.

Augustin est un penseur exigeant dans tous les sens du terme. Homme clé de l’émergence du moi en Occident, il joue également un rôle de premier plan dans l’évolution de la notion de justice. De son passé manichéen, il garde une forte distinction entre le Bien et le Mal. Toutefois, le néo-platonisme qui a fortement influencé sa conversion l’a amené à une conception d’un Dieu fort qui, à l’inverse du Dieu faible des manichéens, assure qu’à la fin le Bien l’emporte. C’est, en Occident, le théologien qui insiste le plus sur la transcendance divine, c’est-à-dire que pour lui, les pensées de Dieu ne sont pas, de près ou de loin, les pensées des hommes. Selon lui, la croyance inverse constitue précisément le péché originel.

Le Dieu d’Augustin est à la fois au-dessus des êtres humains et au plus profond d’eux-mêmes, d’où un accent mis sur ce qu’il nomme la trinité intérieure : la mémoire, l’intelligence et la volonté. Si la mémoire est importante, l’idée de commencement, de renouveau, est également très présente. La volonté permet de se diriger vers le Bien, mais n’est pas suffisante ; il faut aussi la grâce. Augustin met également l’accent sur la raison entendue comme un moyen de s’approcher de la vérité des choses – la vérité absolue n’étant pas de ce monde – dans une perspective qui intègre une dimension spirituelle certaine. En règle générale, la pensée augustinienne est animée d’un double mouvement, de l’extérieur (le monde) vers l’intérieur, domaine d’un Dieu lumière intérieure ; de l’inférieur (les plaisirs faciles) au supérieur (la vraie réalisation de soi). D’une certaine façon, ce qui sous-tend la dynamique de sa pensée est synthétisé par une de ses plus célèbres formules des Confessions : « Tu autem eras interior intimo meo et superior sumno meo (Mais Toi, tu étais plus profond que le tréfonds de moi-même et plus haut que le très-haut de moi-même) ».

Dans sa théologie, le poids du péché et de l’habitude du péché est tel que sans la grâce divine l’homme ne peut pas se sauver : c’est le sens de la lutte contre le pélagianisme, qui soutient l’inverse. Au xvie siècle et au xviie siècle, le protestantisme et le jansénisme, qui reprendront ses thèses, s’adresseront, comme Augustin de son temps, plutôt aux classes moyennes actives qu’à l’aristocratie usuellement plus pélagienne. En lien avec sa théologie, il distingue fortement le monde (lié à l’amour de soi), de la Cité de Dieu (liée à l’amour de Dieu), un terme plus république romaine, qu’il préfère à celui de royaume de Dieu.

S’il contribue fortement à mettre au premier plan le concept d’amour (il aime aimer) dans le christianisme, il est accusé d’avoir transmis à l’Occident une forte méfiance envers la chair (une tentation forte chez lui). Pourtant, sur le péché de chair, en partie repris aux platoniciens et aux néoplatoniciens qui distinguent l’âme du corps, vu comme entraînant les humains vers le bas, il aurait une position plutôt modérée par rapport à Jérôme de Stridon et Grégoire de Nysse.

C’est la faute à Voltaire

On serait tenté d’accueillir Voltaire dans le club assez fermé des utopistes, en pensant à son oeuvre « Candide ou l’optimisme ». Mais, malgré ce que je lis souvent, cette fiction est une réflexion sur le fatalisme. Cette façon d’appréhender l’humanité est tout sauf une utopie. Ce serait plutôt sa négation. Certains appellent cela une anti-utopie. Je leur donne raison.