L’abbaye de Thélème, le texte

Gargantua, livre I, chap. LII à LVIII

COMMENT GARGANTUA FIT BATIR POUR LE MOINE L’ABBAYE DE THÊLÈME.

Restait seulement le moine à pourvoir, lequel Gargantua voulait faire abbé de Seuillé, mais il le refusa. Il lui voulut donner l’abbaye de Bourgueil ou de Saint-Florent, laquelle mieux lui duirait [conviendrait], ou toutes deux, s’il les prenait à gré.

Mais le moine lui fit réponse péremptoire que de moines il ne voulait charge ni gouvernement : « Car comment, disait-il, pourrai-je gouverner autrui, qui moi-même gouverner ne saurais? S’il vous semble que je vous aie fait, et que puisse à l’avenir faire service agréable, octroyez-moi de fonder une abbaye à mon devis [à ma manière]. »

La demande plut à Gargantua, et offrit tout son pays de Thélème, jouxte la rivière de Loire, à deux lieues de la grande forêt du Port-Huault, et requit à Gargantua qu’il instituât sa religion [règle religieuse] au contraire de toutes autres.

« Premièrement donc, dit Gargantua, il n’y faudra jà bâtir murailles au circuit, car toutes autres abbayes sont fièrement 7 murées. — Voire, dit le moine, et non sans cause : où mur y a, et devant, et derrière, y a force murmure, envie, et conspiration mutue [mutuelle] … »

Davantage [en outre], vu que en certains couvents de ce monde est en usance que si femme aucune y entre (j’entends des prudes et pudiques), on nettoie la place par laquelle elles ont passé, fut ordonné que si religieux ou religieuses y entrait par cas fortuit, on nettoierait curieusement [soigneusement] tous les lieux par lesquels auraient passé, et parce que es religions de ce monde tout compassé, limité et réglé par heures, fut décrété que là ne serait horloge, ni cadran aucun.

Mais, selon les occasions et opportunités, seraient toutes les œuvres dispensées: « Car, disait Gargantua, la plus vraie perte du temps qu’il sût était de compter les heures. Quel bien en vient-il? et la plus grande rêverie [folie] du monde était soi gouverner au son d’une cloche, et non au dicté a de bon sens et entendement. »

Item, parce qu’en icelui temps on ne mettait en religion des femmes, sinon celles qu’étaient borgnes, boiteuses, bossues, laides, défaites, folles, insensées, maléficiées [difformes] et tarées, ni les hommes, sinon catarrés [catarrheux], mal nés, niais et empêche [embarras] de maison…

« A propos, dit le moine, une femme qui n’est ni belle ni bonne, à quoi vaut toile [prononcez : telle. Jeu de mots] ? — A mettre en religion, dit Gargantua. — Voire, dit le moine, et à faire des chemises. » — … fut ordonné que là ne seraient reçues, sinon les belles, bien formées et bien naturées [de beau naturel] , et les beaux, bien formés et bien natures.

Item, parce que es couvents des femmes n’entraient les hommes, sinon à l’emblée [à la dérobée] et clandestinement, fut décrété que jà ne seraient là les femmes au cas que n’y fussent les hommes, ni les hommes en cas qui n’y fussent les femmes.

Item, parce que tant hommes que femmes, une fois reçues en religion, après l’an de probation, étaient forcés et astreints y demeurer perpétuellement leur vie durante, fut établi que tant hommes que femmes là reçus sortiraient quand bon leur semblerait, franchement et entièrement.

Item, parce que ordinairement les religieux faisaient trois vœux, savoir est de chasteté, pauvreté et obédience, fut constitué que là honorablement on pût être marié, que chacun fût riche et vécût en liberté. Au regard de l’âge légitime, les femmes y étaient reçues depuis dix jusques à quinze ans, les hommes, depuis douze jusques à dix et huit.

COMMENT FUT BATIE ET DOTÉE L’ABBAYE DES THÊLÊMITES.

Pour le bâtiment et assortiment [fourniture] de l’abbaye, Gargantua fit livrer de comptant vingt et sept cents mille huit cents trente et un moutons à la grand’ laine [monnaie d’or marquée d’un agneau], et par chacun an, jusques à ce que le tout fût parfait, assigna sur la recette de la Dive seize cents soixante et neuf mille écus au soleil, et autant à l’étoile poussinière [Les Pléiades].

Abbaye de Thélème – Reconstitution par Charles Lenormant – 1840 – Source Wikipédia

Pour la fondation et entretènement [entretien] d’icelle, donna à perpétuité vingt trois cents soixante neuf mille cinq cents quatorze nobles à la rose [monnaie d’or anglaise] de rente foncière, indemnes [rachetés], amortis et solvables par chacun an à la porte de l’abbaye, et de ce, leur passa belles lettres.

Le bâtiment fut en figure hexagone, en telle façon qu’à chacun angle était bâtie une grosse tour ronde, à la capacité de soixante pas en diamètre, et étaient toutes pareilles en grosseur et portrait [figure].

La rivière de Loire découlait sur l’aspect de septentrion.

Au pied d’icelle était une des tours assise, nommée Artice. En tirant vers l’orient était une autre nommée Calaer. L’autre en suivant, Anatole ; l’autre après, Mésembrine ; l’autre après, Hespérie ; la dernière, Crière.

Entre chacune tour était espace de trois cents douze pas. Le tout bâti à six étages, comprenant les caves sous terre pour un.

Le second était voûté à la forme d’une anse de panier, le reste était embrunché [revêtu] de gui [gypse] de Flandres à forme de culs-de-lampes.
Le dessus couvert d’ardoise fine, avec l’endossure [faîtage] de plomb, à figures de petits mannequins et animaux bien assortis et dorés, avec les gouttières qui issaient [sortaient] hors la muraille entre les croisées, peintes en figure diagonale d’or et azur jusques en terre, où finissaient en grands échenaux [canaux] , qui tous conduisaient en la rivière par-dessous le logis.

Ledit bâtiment était cent fois plus magnifique que n’est Bonivet, ni Chambourg [Chambord] , ni Chantilly; car en icelui étaient neuf mille trois cents trente et deux chambres, chacune garnie d’arrière-chambre, cabinet, garde-robe, chapelle, et issue en une grande salle.

Entre chacune tour, au milieu dudit corps de logis, était une vis [escalier tournant] brisée dedans icelui même corps, de laquelle les marches étaient part [moitié] de porphyre, part de pierre numidique, part de marbre serpentin, longues de xxij pieds ; l’épaisseur était de trois doigts, l’assiette par nombre de douze entre chacun repos.

En chacun repos étaient deux beaux arceaux d’antique, par lesquels était reçue la clarté, et par iceux on entrait en un cabinet fait à claire voie, de largeur de la dite vis, et montait jusques au-dessus la couverture, et là finissait en pavillon.

Par icelle vis on entrait de chacun côté en une grande salle, et des salles es chambres.

Depuis la tour Artice jusques à Crière étaient les belles grandes librairies [bibliothèques] en grec, latin, hébreu, français, toscan et espagnol, disparties [réparties] par les divers étages selon iceux langages.

Au milieu était une merveilleuse vis, de laquelle l’entrée était par le dehors du logis en un arceau large de six toises. Icelle était faite en telle symétrie et capacité que six hommes d’armes, la lance sur la cuisse, pouvaient de front ensemble monter jusques au dessus de tout le bâtiment.

Depuis la tour Anatole jusques à Mésembrine étaient belles grandes galeries, toutes peintes des antiques prouesses, histoires et descriptions de la terre.

Au milieu était une pareille montée et porte, comme avons dit, du côté de la rivière.

Sur icelle porte était écrit en grosses lettres antiques ce que s’en suit :

Ci n’entrez pas, hypocrites, bigots, Vieux matagots [magots ?] marmiteux boursouflés, torcous [cous tordus] , badauds, plus que n’étaient les Goths, ni Ostrogoths, précurseurs des magots ; hères, cagots, cafards empantouflés [chaussés de pantoufles], Gueux mitouflés [emmitouflés], frapparts écorniflés, beffés [bafoués] , enflés, fagoteurs de tabus [troubles], tirez [retirez-vous] ailleurs pour vendre vos abus…

COMMENT ÉTAIT LE MANOIR DES THÊLÊMITES.

Au milieu de la basse-cour était une fontaine magnifique, de bel albâtre ; au dessus, les trois Grâces, avec cornes d’abondance, et jetaient l’eau par les mamelles, bouche, oreilles, yeux et autres ouvertures du corps.

Le dedans du logis sur ladite basse-cour était sur gros piliers de cassidoine [calcédoine] et porphyre, à beaux arcs d’antique, au dedans desquels étaient belles galeries longues et amples, ornées de peintures et cornes de cerfs, licornes, rhinocéros, hippopotames, dents d’éléphants, et autres choses spectables [dignes d’être vues].

Le logis des dames comprenait depuis la tour Artice jusques à la porte Mésembrine. Les hommes occupaient le reste.

Devant ledit logis des dames, afin qu’elles eussent l’ébattement, entre les deux premières tours, au dehors, étaient les lices, l’hippodrome, le théâtre et natatoires [piscines de natation], avec les bains mirifiques à triple solier [plancher] , bien garnis de tous assortiments et foison d’eau de myrrhe.

Jouxte la rivière était le beau jardin de plaisance; au milieu d’icelui, le beau labyrinthe.

Entre les deux autres tours étaient les jeux de paume et de grosse balle. Du côté de la tour Crière était le verger, plein de tous arbres fruitiers, toutes ordonnées en ordre quinconce.

Au bout était le grand parc, foisonnant en toute sauvagine [bêtes sauvages].

Entre les tierces tours étaient les buttes pour l’arquebuse, l’arc et l’arbalète. Les offices, hors la tour Hespérie, à simple étage. L’écurie au-delà des offices. La fauconnerie au-devant d’icelles, gouvernée par asturciers [autoursiers] bien experts en l’art, et était annuellement fournie par les Candiens, Vénitiens et Sarmates, de toutes sortes d’oiseaux paragons [modèles] , aigles, gerfauts, autours, sacres, laniers, faucons, éperviers, émerillons et autres, tant bien faits et domestiqués que, partants du château pour s’ébattre es champs, prenaient tout ce que rencontraient. La vénerie était un peu plus loin, tirant vers le parc.

Toutes les salles, chambres et cabinets, étaient tapissés en diverses sortes, selon les saisons de l’année.

Tout le pavé était couvert de drap vert. Les lits étaient de broderie. En chacune arrière-chambre était un miroir de cristallin [cristal] , enchâssé en or fin, au tour garni de perles, et était de telle grandeur qu’il pouvait
véritablement représenter toute la personne.

A l’issue des salles du logis des dames, étaient les parfumeurs et testonneurs [coiffeurs], par les mains desquels passaient les hommes quand ils visitaient les dames.

Iceux fournissaient par chacun matin les chambres des dames d’eau rose, d’eau de naphe [de fleurs d’oranger] et d’eau d’ange, et à chacune la précieuse cassolette vaporante de toutes drogues aromatiques.

COMMENT ÉTAIENT RÉGLÉS LES THÉLÉMITES A LEUR MANIÈRE DE VIVRE.

Toute leur vie était employée, non par lois, statuts ou règles, mais selon leur vouloir et franc arbitre.

Se levaient du lit quand bon leur semblait, buvaient, mangeaient, travaillaient, dormaient quand le désir leur venait.

Nul ne les éveillait, nul ne les parforçait [forçait] ni à boire, ni à manger, ni à faire chose autre quelconques.

Ainsi l’avait établi Gargantua.

En leur règle n’était que cette clause : FAIS CE QUE VOUDRAS, parce que gens libères [libres], bien nés, bien instruits, conversants en compagnies honnêtes, ont par nature un instinct et aiguillon qui toujours les pousse à faits vertueux et retire de vice, lequel ils nommaient honneur.

Iceux, quand par vile subjection et contrainte sont déprimés et asservis, détournent la noble affection par laquelle à vertu franchement tendaient, à déposer et enfreindre ce joug de servitude, car nous entreprenons toujours
choses défendues et convoitons ce que nous est dénié. Par cette liberté, entrèrent en louable émulation de faire tous ce qu’à un seul voyaient plaire.

Si quelqu’un ou quelqu’une disait : « Buvons, » tous buvaient. Si disait : « Jouons, » tous jouaient. Si disait : « Allons à l’ébat es champs, » tous y allaient.

Si c’était pour voler [chasser au vol] ou chasser, les dames, montées sur belles haquenées, avec leur palefroi gorrier [richement harnaché] , sur le poing mignonnement engantelé portaient chacune ou un épervier, ou un laneret, ou un émerillon ; les hommes portaient les autres oiseaux.

Tant noblement étaient appris, qu’il n’était entre eux celui ni celle qui ne sût lire, écrire, chanter, jouer d’instruments harmonieux, parler de cinq à six langages, et en iceux composer, tant en carme [vers] qu’en oraison solue [prose (latinisme)].

Jamais ne furent vus chevaliers tant preux, tant galants, tant dextres [adroits] à pied et à cheval, plus verts, mieux remuants, mieux maniants tous bâtons [armes], que là étaient.

Jamais ne furent vues dames tant propres, tant mignonnes, moins fâcheuses, plus doctes à la main, à l’aiguille, à tout acte mulièbre [féminin] honnête et libre, que là étaient.

Par cette raison quand le temps venu était que aucun d’icelle abbaye, ou
à la requête de ses parents, ou pour autre cause, voulût issir 1 hors, avec soi il emmenait une des dames, celle laquelle l’aurait pris pour son dévot, et étaient ensemble mariés, et si bien avaient vécu à Thélème en dévotion et amitié, encore mieux la continuaient-ils en mariage, d’autant s’entr’aimaient-ils à la fin de leurs jours comme le premier de leurs noces…

Au pays de nulle part

Qu’est ce qu’une utopie – οὐ-τόπος ?

Je suis allé chercher la définition de l’Utopie dans Wikipédia, en y faisant quelques petites modifications.

L’utopie, mot forgé par l’écrivain anglais Thomas More (du grec οὐ-τόπος  « en aucun lieu » ou « nulle part » qui se prononce « ou topos ») est une représentation d’une société idéale sans défaut. C’est un genre d’apologue (une fable, par exemple) qui se traduit, dans les écrits, par un régime politique idéal (qui gouvernerait parfaitement les Hommes), une société parfaite (sans injustice par exemple, comme la Callipolis de Platon ou la découverte de l’Eldorado dans Candide) ou encore une communauté d’individus vivant heureux et en harmonie (l’abbaye de Thélème dans Gargantua de Rabelais en 1534), souvent écrites pour dénoncer les injustices et dérives de leurs temps.

Les utopistes situent généralement leurs écrits dans des lieux imaginaires pour éviter la censure politique ou religieuse : un pays lointain et mythique (Les Aventures de Télémaque, Livre 7, Fénelon, 1699), île inconnue par exemple (L’Île des esclaves, Marivaux, 1725), un village oublié de Xaintrie noire en Corrèze (Thélème-ô-Merle, Pierre, 2018).